Le 28 juillet 1963, Richard Hamilton, l'artiste britannique qui avait donné un visage au pop art, arriva à Cadaqués pour rendre visite à Marcel Duchamp, qui y passait ses étés depuis 1958. Duchamp lui fit aussi découvrir un restaurant « à portée de canot » du village, dans la cala de Montjoi. Hamilton y revint encore et encore : il acheta une maison près de l'église, exposa plus d'une douzaine de fois à la galerie du village, enregistra avec le Suisse Dieter Roth un disque où chante un chien et eut sa table sur la terrasse de ce restaurant, qui allait devenir elBulli.
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Un Londonien qui vient voir Duchamp
Hamilton était né à Londres en 1922 et fut membre fondateur de l'Independent Group. En 1956, il réalisa pour l'exposition This Is Tomorrow le collage qui reste son œuvre la plus connue, « Qu'est-ce qui rend les foyers d'aujourd'hui si différents, si attrayants ? ». Il correspondait avec Duchamp depuis la fin des années cinquante, et l'invitation à Cadaqués est née de cette correspondance.
Duchamp passait ici ses étés avec sa femme, Teeny, et Viquipèdia rappelle qu'il jouait aux échecs au bar Melitón. Entre 1965 et 1966, Hamilton reconstitua sous sa direction Le Grand Verre, la grande œuvre de Duchamp. En août 1968, Duchamp construisit sa dernière pièce, une cheminée conique pour sa maison de Cadaqués, et Hamilton se fit ensuite photographier à côté d'elle, une photographie que le journal Ara juge historique. En 1969, il acheta sa propre maison, collée à l'église.
Une galerie, un ami et beaucoup d'humour
En 1973, l'architecte Lanfranco Bombelli ouvrit la Galeria Cadaqués dans un ancien entrepôt d'anchois. Jusqu'en 1997, il présenta 114 artistes, dont 67 pour la première fois en Espagne, parmi eux Duchamp, en 1979. Hamilton fut son artiste de prédilection, avec quatorze expositions selon Ara, et une amitié que le galeriste Huc Malla résume par ce que Hamilton lui dit quand il lui demanda une pièce pour un hommage à Bombelli : il ferait presque n'importe quoi pour lui.
À Cadaqués, il se permit des plaisanteries qu'on n'imagine pas dans un musée. Dans « Sunrise » (1974), il posa sur une carte postale du village un excrément cachant la silhouette de l'église ; en 1975, il changea une lettre du logo de l'anis Ricard pour qu'il dise « Richard » et en fit des affiches, des cendriers et des pichets ; en 1981, il réalisa « Altar-Piece » pour annoncer le dixième Festival de musique de Cadaqués. Selon la galerie de Zwirner, le village fut pour lui un lieu de production, pas seulement de vacances.
Un disque avec un chien
En 1976, Hamilton et Roth travaillèrent ensemble au village. De ce séjour sortirent une exposition accrochée à hauteur d'yeux de chien et « Canciones de Cadaqués », un double disque de 45 tours édité par Hansjörg Mayer. Dans une version, les deux artistes se relaient à la voix et à la guitare (« Barks from Cadaqués ») ; dans les éditions avec certificat, c'est Chispas Luis qui chante, un chien de Cadaqués connu pour son aboiement, avec Hamilton ou Roth à la guitare. Certains exemplaires furent signés avec l'empreinte de la patte.
Les huit photographies de la pochette, prises pendant l'enregistrement, sont de Rita Donagh, peintre et épouse de Hamilton. Le MACBA en conserve un exemplaire, don de Bombelli en 2008, et la maison d'édition Primary Information a réédité le disque en fac-similé en 2015.
La table 20 de Montjoi
Le restaurant que Duchamp lui avait montré en 1963 était elBulli. Selon la fondation elBulli, Hamilton fut son plus ancien client et l'un des plus influents, et la table 20 de la terrasse fut le théâtre de « nombreux et magiques moments » partagés par Richard et Rita avec Ferran Adrià et son équipe.
Le 30 juillet 2011, la nuit du « Last Waltz » d'elBulli, Hamilton et Rita ne purent pas venir. Ils envoyèrent un courriel avec un dessin : ils regrettaient de ne pas être sur la terrasse de Montjoi « où nous avons passé les heures les plus heureuses de notre vie ». Hamilton mourut en septembre de cette même année, à 89 ans. La fondation conserve parmi ses pièces une veste de cuisine d'Adrià dédicacée par lui et un texte de sa plume qui compare la révolution d'Adrià à la première photographie de Niépce, de 1823.
Ce qu'on peut voir aujourd'hui
La cala de Montjoi, sur la commune de Roses et dans le parc naturel du Cap de Creus, accueille désormais elBulli1846, le musée de l'ancien restaurant. Selon son site officiel, à la date d'octobre 2026 la saison va du 1er mai au 12 octobre, du mardi au samedi sauf exceptions, de 10 h 00 à 15 h 00 avec dernière entrée à 12 h 00, et la visite dure environ deux heures et demie. On y accède en voiture, avec un parking dont la réservation préalable est recommandée, en bateau ou à pied par le chemin de ronde.
À Cadaqués, la Galeria Cadaqués a rouvert en 2003 sous la direction de Huc Malla et poursuit ses expositions ; son histoire croise celle de Hamilton, et c'est une bonne raison d'y entrer. Il convient de consulter sur son site l'horaire et l'exposition du moment.
Quand y aller
Pour le musée de Montjoi, la saison 2026 se termine le 12 octobre, donc qui veut le voir cette année a quelques jours ; ensuite, il faut attendre la campagne suivante. La galerie et le village ne dépendent pas de cette date, et la meilleure façon de lire Hamilton à Cadaqués est d'y aller sans hâte et avec une idée en tête : le village qu'il aimait était celui des plaisanteries, de l'amitié et du travail silencieux.
Vérifié
Données vérifiées en octobre 2026 dans : Fondation elBulli (audioguide « Richard Hamilton & elBulli » et site d'elBulli1846), Viquipèdia (Cadaqués), Ara (The Cadaqués art of Richard Hamilton), MACBA, Musée Reina Sofía, Galeria Cadaqués, David Zwirner, Tate, Wikipédia (Richard Hamilton) et Bandcamp de Primary Information.